Union professionnelle des conseillers conjugaux et familliaux

Sexualité et affectivité de la personne âgée

par Sophie Duesberg

26 Octobre 2008.

Parler de la sexualité, c’est d’abord rappeler une évidence de tous les temps, celle du sexe (mot issu du latin « sectus »signifiant séparation) qui participe à l’identité de chacun.
L’ensemble des êtres vivants, à quelques rares exceptions, se divise en 2 catégories, les mâles et les femelles. Chez les humains, cette différenciation est inscrite dans les premières semaines de la vie fœtale ; l’échographie actuellement peut, très tôt, annoncer : « ce sera un garçon », « ce sera une fille ». Nous sommes donc sexués dès le début de notre vie et le restons jusqu’à la fin.
La sexualité fait partie intégrante de la vie de chaque personne jusqu’à sa mort. Pendant bien longtemps, l’idée que les personnes âgées pouvaient avoir une sexualité a été niée et a même choqué. Actuellement, elle reste un tabou.
Pourquoi l’amour et la sexualité du troisième âge sont-ils tabous ?
Pierre-Philippe Druet suggère la réponse simplement : « Notre société connaît deux grands tabous : l’un porte sur le sexe et l’amour, l’autre sur la mort. Tous deux ont légèrement reculé depuis 30 ans, mais sont loin de disparaître. Or, la sexualité « des vieux » fait converger les deux tabous, qui, dès lors, ne se contentent plus de s’additionner, mais se multiplient l’un par l’autre. »
Notre société nous renvoie aussi des messages tels que :
- « la sexualité est l’apanage de la jeunesse… »,
- « elle est symbole de jeunesse, beauté esthétique »,
- « la personne âgée n’a plus de désir et n’est plus désirable »,
- « cela dépend de l’état physique, de la vie, du tempérament de la personne ».
Certaines réactions renforcent ces clichés et sont significatives du poids de l’éducation, des tabous, des préjugés :
- « à leur âge, ils pourraient se cacher »,
- « ils se donnent en spectacle »,
- « cela choque mon sens de l’esthétique »,
- « vieux cochon, vieux dégoûtant, vicieux, obsédé ».
A cet aspect sociologique s’ajoute aussi un aspect moral et religieux sous-jacent dans beaucoup de nos réactions. Certaines religions n’allient la génitalité et l’activité sexuelle qu’à la procréation, faisant fi du plaisir pourtant régénérateur au plan physique et mental.
L’importance vitale de nos organes comme le rein, le cœur ou le foie est reconnue sans contexte, alors que les organes sexuels, s’ils n’ont comme but que le plaisir seul, sont regardés avec suspicion. Ainsi pour la femme ménopausée, qui ne peut plus se reproduire, le sexe devient inutile. Pour d’autres, la culpabilité s’installe lors de pratiques masturbatoires ou homosexuelles.
Il existe donc des interdits et surtout des non-dits. Les plus de 65 ans parlent peu de leur activité sexuelle et encore moins de leur intérêt pour celle-ci ; du moins les expriment-ils en un langage, souvent métaphorique, qu’il faudrait savoir décoder.
Il semble que la résistance à dire leur vie sexuelle vient de la génération de leurs enfants et des soignants en institution. Les uns et les autres n’étant pas encore tout à fait libérés de la réduction inconsciente de la sexualité à la reproduction, de la difficulté de se défaire du cliché que la dernière étape de la vie est synonyme de pertes et, surtout d’absence de plaisir et de désir, que la personne âgée est condamnée à la solitude et que tout cela « n’est plus de leur âge ». Ne dit-on pas encore fréquemment en voyant un couple âgé : « ils sont mignons, touchants, gentils ? ». Tous adjectifs non employés pour des couples d’adultes.
En plus il existe selon le sexe de la personne âgée une différence de tolérance. Que grand-père marque son intérêt pour le sexe opposé, on dira que c’est un « solide gaillard », « un homme encore vert », à condition qu’il ne ramène pas un héritier supplémentaire dans la famille. Mais que grand-mère en fasse autant, on va trouver justifié de crier au scandale.
Parler de la sexualité des personnes âgées, c’est tout d’abord sortir de deux pensées erronées.
• La première : le troisième âge n’a plus de sexualité.
Un siècle après Freud, notre époque imagine encore (comme je l’ai dit plus haut) que la sexualité s’identifie à la génitalité, qu’elle commence donc à se manifester à l’adolescence et décline après cinquante ans. Les personnes âgées seraient, à en croire cette théorie, « éteintes » et ne devraient plus vivre que « des amitiés » plus ou moins tendres.
Cette position nous apparaît absurde si nous pensons que la sexualité incarne le grand Désir d’aimer et d’être aimé, présent au cœur de toute vie humaine. Comment le moteur de notre vie pourrait-il s’arrêter à cinquante ans, pendant que nous continuerions à vivre ? Pourquoi n’aurions-nous plus besoin d’être aimé, de toutes les façons, à partir d’un certain âge fixé à cinquante ou nonante ans ? Les attentes profondes de l’être humain (amour, respect, identité, autonomie …) restent vives jusque sur son lit de mort : oui, les mourants eux-mêmes ont besoin de caresses.
• La seconde : au troisième âge, tout continue comme avant.
Si on s’appuie sur la continuité de la vie, c’est juste d’affirmer la permanence des besoins, mais c’est faux de croire qu’ils gardent la même forme. L’âge avancé possède « sa sexualité » avec ses caractéristiques biologiques et psychologiques spécifiques, différentes des âges précédents.
Pour chacun de nous, la sexualité englobe des aspects émotionnels, affectifs, psychologiques et intellectuels. Elle s’exprime de bien des manières : l’acte sexuel, les prémisses amoureuses, les fantasmes, les émotions, les sentiments tels que l’amour, la tendresse, l’affection, le désir, le plaisir donné, reçu et procuré par soi-même, l’intimité, la complicité, la proximité, le toucher, les gestes attentionnés, le regard, la séduction…. Elle construit notre identité, enrichit notre personnalité, augmente de façon positive notre image de soi et implique une communication avec autrui.
Cette définition donne une vision de la sexualité comme étant une réalité humaine, complexe et multi-dimentionnelle. C’est un besoin présent à tous les âges de la vie qui ne s’éteindra vraiment qu’avec elle.
Il faut reconnaître que les « professionnels de la vieillesse », y compris les médecins et psychologues, commencent tout juste à s’y intéresser.
En milieu hospitalier gériatrique, maisons de repos ou en soins palliatifs, le sujet est la plupart du temps évité, difficilement abordable, bien souvent générateur chez les soignants d’un sentiment de gêne, de peur, de malaise et de mal-être.
En général, pourquoi sommes-nous dérangés par la sexualité des personnes âgées , si ce n’est en lien avec ce qu’elle suscite en nous, à savoir notre propre pulsionnalité, et les interdits qui y sont associés ?
Comme l’explique bien Géraldine Castiau : « La société dans laquelle nous nous inscrivons fonde la notion de civilisation sur des interdits fondamentaux.
Un interdit fondamental est l’interdit de l’inceste, il introduit la différence des générations et la différence des sexes.
D’autres fantasmes se retrouvent dans le psychisme, bien qu’ils ne soient pas non plus présents dans nos pensées. Ils sont inconscients. Ces fantasmes se traduisent à travers les rêves, les actes manqués, les lapsus, certains de nos comportements sous-tendus par des motivations que nous ne comprenons pas toujours bien, mais aussi les attitudes que nous mettons en place, sans nous en rendre compte, pour éviter de ressentir l’angoisse quand les événements de la vie nous confrontent de trop près à ces fantasmes inconscients. »
On retrouve dans ces attitudes défensives le tutoiement, la mise à distance à travers le rudoiement, la négligence des demandes, la violence parfois, mais aussi le surinvestissement de la relation.
Le complexe d’Œdipe est la métaphore qu’a reprise Freud pour nous expliquer, en s’appuyant sur la mythologie des anciens, la structuration de notre psychisme à partir de ces interdits indispensables à la survie du groupe, et donc des individus.
Bien que confronté aux mêmes interdits de groupes, chacun le vit à sa manière, en fonction de son histoire, de la famille dont il est issu, de l’installation dans les relations qui l’humanisent, du langage dans lequel il baigne et qui l’inscrit dans un monde de sens.
Ce développement psychique fait d’interdits est comme le terreau qui va nourrir les choix de vie, le scénario imaginaire vers lequel nous allons tendre : choix du partenaire, choix des études, de la profession, des amis, …
Or, le travail avec les personnes âgées n’est pas sans solliciter nos représentations inconscientes. Nous sommes aussi, en tant que soignants, bénévoles, familles, parcourus par le pulsionnel. Ceci se traduit par les émotions que nous continuons de ressentir dans notre vie, au contact de ces hommes et ces femmes âgés, ces êtres qui nous touchent et, parfois, nous dégoûtent ou nous font peur. La relation soignante n’est pas neutre.
 Il est important de prendre conscience de cette dynamique, afin de mieux l’accepter, et d’en avoir moins peur. Ceci évitera le développement excessif des mécanismes de défense et permettra de se laisser toucher par les personnes âgées sans être envahi.
La confrontation à la scène sexuelle entre personnes âgées représente souvent un vécu intolérable pour les soignants : « il faut que « ça » cesse… » ou « comment empêcher « ça » ? » ou « c’est horrible ! » et paradoxalement, très souvent, ils ne frappent pas à la porte alors qu’elle est fermée, ils n’attendent pas la réponse, ils n’attendent pas pour revenir plus tard…. Attitudes souvent rationalisées sous prétexte d’organisation ou de manque de temps.
Les personnes âgées représentent des parents ou des grands-parents. La confrontation avec leur sexualité éveille chez ceux de la génération du dessous, le fantasme d’être face à ce qu’ils croient connaître, l’intimité de leurs parents dont ils ont en réalité été exclus et qu’il leur est difficile d’imaginer.
Se retrouver alors dans la réalité de cette scène, dans l’intimité d’un couple, même inconnu, même âgé, correspond à un désir auquel s’adjoint une culpabilité venue du sentiment de transgression (d’où : « il faut que « ça » cesse !)
En ne frappant pas aux portes, on dénie la sexualité. Le tutoiement est une autre attitude utilisée pour mettre la relation à plat et gommer la génération.
Prendre soin de personnes vieillissantes, avoir pour elles l’ambition d’un mieux-être, d’une aide thérapeutique au sens large, c’est avant tout les prendre en compte dans leur globalité, avec leur vécu émotionnel, mais c’est aussi faire un travail sur soi-même pour se laisser toucher sans être envahi par ses propres représentations.
Les questions fréquemment soulevées sont :
- Quelle attitude prendre envers les diverses expressions sexuelles dans des lieux publics ?
- Comment distinguer le consentement sexuel de l’abus sexuel ? (surtout chez les patients souffrant d’un affaiblissement mental)
- Comment être avec les réactions des autres résidents ou les enfants dont les parents âgés se livrent à des activités sexuelles ?
- Pourquoi la sexualité des personnes âgées nous dérange-t-elle tellement ?
Pour conclure, je dirai :
- que la gérontologie et la sexualité des personnes âgées nous renvoient à nous-mêmes et à la façon dont nous gérons notre propre sexualité.
- que l’âge revendique, comme tout individu, un droit à la pudeur et au respect, et qu’aimer ou être aimé ne nécessite pas forcément d’acte sexuel ; il reste alors la notion large de « plaisir » que chaque individu doit vivre comme il l’entend.



Bibliographie :
- Pierre-Philippe Druet, « D’amour parlons ensemble » - du premier au troisième âge afin que chacun ait sa parole. Ed. Presses Universitaires de Namur.
- Roger Dadoun et Gérard Ponthieu, « Vieillir et jouir » - Feux sous la cendre. Ed. Phébus.
- Aude Zeller, « A l’épreuve de la vieillesse ». Ed. Desclée de Brouwer.
- Lucette Holstensson et Marie-Odile Rioufol, « Besoins affectifs et sexualité des personnes âgées en institution » - Le savoir et le « comment faire » face à un tabou. Ed. Masson.
- Henri Danon-Boileau, « De la vieillesse à la mort : point de vue d’un usager » - Ed. Calman-Lévy.
- Géraldine Castiau, « Les cahiers du troisième âge – personnes âgées,vie pulsionnelle, vie sexuelle » - Ed. Kluwer.