Union professionnelle des conseillers conjugaux et familliaux

UN JOUR MON PRINCE VIENDRA

par M-A Mureau

UN JOUR MON PRINCE VIENDRA

Pour l’écriture de cet article, je me suis basée essentiellement sur le livre de Jacqueline Schaeffer, « Le refus du féminin » dont vous trouverez les références dans la bibliographie.
On ne naît pas femme, on le devient, dit Simone de Beauvoir. La question est de savoir pourquoi et comment on le devient.

La femme a ceci de spécifique, c’est qu’elle doit se construire selon deux pôles bien souvent antagonistes qui sont le féminin maternel et le féminin érotique, la maman et la putain. Pouvoir faire coexister, dans le même lieu, la jouissance de faire croître un enfant en elle, et celle de recevoir en elle le pénis pour la jouissance sexuelle, demande d’avoir pu réconcilier ces deux courants.

Dans la relation mère/fille certains passages sont structuraux pour aider la petite fille à devenir femme : de la fusion à la mère, elle passe à la découverte de son altérité, puis à la découverte de la différence des sexes par la désignation du tiers, objet de désir de la mère, pour arriver au changement d’objet et à l’oedipe.

Jacqueline Schaeffer écrit que le premier moment est un vécu fusionnel où l’enfant ne fait qu’un avec la mère, ce que Freud exprime par la formule : “Je suis le sein”. Si ce moment a été vécu comme une lune de miel fusionnelle, sensuelle et narcissique, il fournit le fantasme, en après-coup, d’un paradis perdu et fait le berceau des futures capacités maternelles de la petite fille et de la femme devenue mère.
Dans cette identification où l’on ne fait qu’un, les fantasmes archaïques de dévoration, de réengloutissement dans le ventre maternel, préludes à l’inéluctable défusion, peuvent être élaborés par l’enfant avec une mère qui “contient” ces mouvements. Les contes pour enfants qui mettent en scène des ogres ou des loups dévorateurs, dont on ouvre le ventre pour délivrer les enfants, sont un relais pour l’élaboration de ces fantasmes.
Si ce moment de fusion n’a pu avoir lieu, parce que la mère n’a pas pu investir son enfant ou qu’elle l’a trop investi pour se compléter elle-même, l’enfant se construit un univers menaçant et dangereux.
Par ailleurs, si ce moment a été insatisfaisant ou inachevé, l’individu risque de rester dans une quête inlassable de relation fusionnelle.
(Le trop de maternel qui exclut le père et vise à faire de l’enfant un complément narcissique de la mère menace l’enfant dans son identité et dans sa future sexualité d’adulte. “Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif au bord de chaque fontaine” dit Romain Gary).

Cette relation fusionnelle avec sa fille, de même sexe qu’elle et de même sexe que sa propre mère, va évoluer en fonction des angoisses de rivalité et d’inceste réveillées chez la mère qui va se tourner vers son mari pour se séparer de sa fille et redevenir femme. Dans la relation mère/fille, écrit Jacqueline Schaeffer, tantôt prévaut l’altérité, tantôt prévaut l’identique : tout le travail psychique de ce moment est d’organiser l’altérité tout en conservant l’identité. Dans ce mouvement, pour la fille, se séparer de sa mère, c’est la penser en tant que femme, c’est entrer dans l’Oedipe.
Le retour de la mère vers son amant désigne à l’enfant un tiers séducteur auquel l’enfant va lier les absences de la mère et l’excitation ressentie pendant ces absences. Elle va se tourner vers lui également et investir son propre corps comme moyen de séduction.
(Le trop d’amante de la mère peut susciter chez la fille une haine de l’amante, de la scène primitive et de la sexualité : elle ne peut qu’être frigide pour être une bonne mère).
La petite fille envieuse de la toute-puissance de sa mère va la regarder comme une méchante sorcière : sa mère ne lui a donné qu’une fente, tout irait mieux si elle avait un pénis. Son père pourrait le lui donner ou son substitut, un bébé.
C’est alors que la mère va endormir sa princesse en lui disant : ”un jour ton prince viendra”. Le fantasme que ce qui lui manque poussera un jour met la fille sur la voie de l’attente du prince qui remplacera son pénis manquant par un bébé.

La princesse va attendre du prince tout autant la jouissance, pour être aimée érotiquement qu’un bébé substitut de pénis, pour être comblée narcissiquement.

Les filles n’en finissent pas d’attendre : attente d’avoir des seins, des règles, un amant, un bébé, l’accouchement, etc... Attentes douloureuses, et dont la réalisation bouleverse à chaque fois leur économie narcissique, attentes non maîtrisables mais confiantes si elles ont pu penser la satisfaction à venir et s’en réjouir. Le lien douleur-plaisir accompagne la femme tout au long de sa vie de femme.

Ceci, grâce à un ancrage solide dans le masochisme qu’on appelle masochisme féminin et qui trouve son origine dans le masochisme primaire.
Lors de l’effraction par la pulsion (voir plus bas), le nourrisson n’a d’autre issue que de lier la poussée en érotisant la souffrance. Afin de l’aider à contenir l’excitation, il a besoin du concours de sa mère qui, par l’alternance “suffisamment bonne” de sa présence-absence, donne à l’enfant la possibilité d’anticiper la satisfaction avec une confiance et une sécurité suffisantes pour éviter une désorganisation traumatique. C’est ce qui lui permettra, par exemple, de sucer son pouce jusqu’à l’extinction de l’excitation par la perte de conscience dans le sommeil ou la dérivation vers une autre activité.

Jacqueline Schaeffer écrit encore que le masochisme féminin érotique est au service de la jouissance dans le rapport sexuel où la femme doit se soumettre à la pénétration par l’amant (“subir le coït” dit Freud). Il n’est pas un appel au sadisme agi mais il confère à la femme, malgré les résistances de son Moi, une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’homme. Il dit : “fais de moi ce que tu veux “ et il a une profonde confiance en l’amant. La jouissance sexuelle est d’essence masochique érotique car, sont réunis dans un même lieu, le déplaisir du Moi et la jouissance du ça. Ce masochisme-là n’est pas mortifère, il est gardien de vie, gardien de la jouissance.
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La femme se soumet par amour, sans lequel elle ne peut s’abandonner pleinement. C’est pourquoi elle est plus exposée à l’angoisse de perte d’amour. Ce qui la rend dépendante et soumise à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. L’amant doit donc être un homme fiable capable de l’accompagner de plus en plus loin dans cette aventure.

Car, le féminin n’est pas atteint avec le premier rapport sexuel, il est une conquête incessante du fait de la poussée constante de la pulsion. C’est en acceptant l’effraction que le femme peut accéder à la jouissance sexuelle.
Or son Moi le refuse absolument. Comment dès lors réduire cet antagonisme ?

La pulsion, représentation psychique d’excitations provenant de l’intérieur du corps, provoque une tension qui ne peut être levée que par la satisfaction. Or la poussée de la pulsion sexuelle est constante et ne peut donc être satisfaite, écrit Jacqueline Schaeffer, c’est ce qui différencie l’homme de l’animal dont l’instinct sexuel est soumis au rut et à l’oestrus qui sont périodiques.

Le 1er effracteur, c’est la pulsion elle-même, un corps étranger interne. Le fait qu’elle pousse constamment alors que le Moi doit se périodiser, lui fait violence et lui impose une exigence de travail. Si l’appareil psychique ne peut maîtriser l’excitation, puisque la pulsion y fait échec par sa poussée constante, il a alors recours à divers procédés des plus primitifs aux plus évolués pour trouver l’apaisement : répression, perversion, négociation, sublimation, ou bien il se laisse pénétrer et le Moi doit accepter d’être noyé, de perdre ses limites, ce qui lui est difficilement supportable.

Le 2è effracteur, nous dit Jacqueline Schaeffer, c’est la différence sexuelle. La perception de la différence anatomique est une épreuve de réalité imposée au Moi qui à nouveau n’a pas le choix. Le sexe féminin invisible, secret, avec son ouverture est source d’angoisse (angoisse de perte, de manque, angoisse de pénétration, d’envahissement) aussi bien chez le garçon que chez la fille. Pour s’en défendre, l’enfant a recours à une théorie de la différence des sexes qui est une négation de la différence : avoir un pénis ou pas, tout ou rien. On est dans la logique phallique, adoptée par les deux sexes, le garçon ayant peur de perdre son pénis et la fille envie de l’avoir. Le passage par la phase phallique du surinvestissement du pénis est un passage obligé pour la fille comme pour le garçon, car c’est le moyen de se dégager de la toute-puissance de la mère et d’investir le père. Lors de l’élaboration du complexe d’oedipe, dans une identification à sa mère, la fille va investir son corps sexué pour séduire le père et, dans la rivalité avec elle, attendre de lui un bébé, puis elle devra renoncer au père pour attendre le prince charmant qui viendra satisfaire son désir.

Le 3è effracteur, préparé par les deux premières épreuves est l’amant de la relation sexuelle de jouissance qui s’impose sans fuite possible et sans pare-excitations et crée et arrache son féminin à la femme (Jacqueline Schaeffer).

A la puberté, les filles se mettent à avoir des seins et des règles. Le vagin entre en scène et ne peut plus être nié, mais ce n’est que lors de la pénétration par l’amant que la fille pourra en éprouver toutes les sensations (Jacques André) .

Pourtant l’accès au féminin ne s’arrête pas là, il réside dans le dépassement du conflit entre son Moi qui haît la défaite, ne veut pas se soumettre et son sexe qui veut être pénétré par le sexe de l’homme et se soumettre à son désir.

L’amant, écrit Jacqueline Schaeffer, doit affronter ce conflit et arracher la femme à son refus en réveillant son sexe dormant. Il est pour la femme ce que la pulsion a été pour le Moi, l’obligation d’accepter l’étranger inquiétant et familier. Elle est contrainte à un travail de féminin et ne peut se laisser pénétrer que si elle a pu transformer ses angoisses d’intrusion prégénitales en angoisses de pénétration génitales. Le fantasme de viol très érotisé vient souvent marquer le passage d’un mode d’angoisse à l’autre.

Si le Moi est nécessairement effracté par la poussée constante, il peut se laisser ouvrir un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout (comme l’écrit J. Schaeffer), selon sa capacité à supporter l’effraction de la pulsion.
Bien sûr, il ne peut s’y soumettre constamment et doit la transformer en poussées périodiques, il introduit alors le rythme, le tri, le fractionnement selon une triple solution : soit il privilégie les stratégies de défense qui visent la survie et le maintien de sa cohésion narcissique, et il se ferme à l’invasion de la pulsion et à l’objet qui est fécalisé (la femme fait tout pour châtrer son homme, nier la puissance de son pénis), soit, selon un mode anal, il contrôle l’ouverture et la fermeture (la femme négocie, se donne sous conditions, se refuse quand ça l’arrange, se soumet par peur de perdre son objet d’amour), soit il s’ouvre et se soumet, et à certains moments, il peut s’abandonner à des expériences d’effacement des limites, d’extase, de jouissance sexuelle.
La jouissance féminine n’a rien à voir avec l’orgasme que Jacqueline Schaeffer range parmi les procédés destinés à contrôler la poussée de la pulsion, où il y a décharge de la tension. La jouissance, elle, ne peut advenir qu’en signant la défaite du Moi.

Plus le Moi admet de pulsion sexuelle en son sein, plus il a accès à la jouissance sexuelle, et plus il est riche, mieux il vit, mieux il aime, moins il est malade et mieux il pense . C’est vraiment le sens de “faire l’amour”. (Jacqueline Schaeffer)

Un jour, Zeus et Héra eurent l’idée de poser à Tirésias cette question : Qui de l’homme ou de la femme éprouve le plus de jouissance dans l’acte sexuel ? Tirésias, qui avait été femme pendant huit ans avant de redevenir homme, savait de quoi il parlait quand il répondit que si la jouissance d’amour se composait de dix parts l’homme ne jouissait que d’une seule et la femme de neuf (Stephane Proia, Bernard Chouvier).


BIBLIOGRAPHIE

André Jacques, Aux origines féminines de la sexualité, PUF, Paris, 1995

Goldstein Claude, Maîtrise de la pulsion ou maîtrise par la pulsion, in Revue Française de Psychanalyse, PUF, Paris, 3,1995

Proia Stéphane et Chouvier Bernard, De Tiresias au refus du féminin, in Dialogue 180, Eres, Paris, 2008

Schaeffer Jacqueline, La différence des sexes dans le couple ou la co-création du masculin et du féminin, cycle de conférences d’introduction à la psychanalyse de l’adulte, Société psychanalytique de Paris, 20 mars 2003

Schaeffer Jacqueline et Goldstein Claude, “Anal” et “Fécal” : la contre-pulsion, in Revue Française de psychanalyse, PUF, Paris, 5, 1998

Schaeffer Jacqueline, Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine), Paris, PUF, « Epîtres », 1197, 2003. Nouvelle édition « Quadrige », Essais, Débats, postface de René Roussillon, 2008

La sexualité féminine, in Dictionnaire de la psychanalyse, Encyclopaedia Universalis, Albin Michel, Paris 2001


Marie-Antoinette Mureau
Conseillère Conjugale
Centre de Nivelles