Union professionnelle des conseillers conjugaux et familliaux

La genèse d’un groupe

par Gabi Avot

LA GENESE D’UN GROUPE

(Souvenirs et associations théoriques à partir d’un séminaire résidentiel de 5 jours, vécu au sein du CEFFRAP en 2003).

L’année passée, en juillet, j’ai décidé de participer à un séminaire résidentiel de 5 jours organisé par le CEFFRAP, organisme créé en 1962 par D.Anzieu. Ce lieu de recherche et de formation d’approche psychanalytique du groupe a pour but de mieux saisir la vie d’un groupe ou d’une institution, ses processus psychiques et son inconscient groupal. Cette immersion dans le « groupal » a été pour moi une expérience extraordinaire. Elle m’a permis de vivre directement des processus et des dynamiques de structuration d’un groupe accompagné et encadré par des « groupanalystes » très expérimentés. J’ai pu ainsi, sur le plan émotionnel et affectif, progresser dans ma compréhension de nombreux éléments qui constituent l’évolution de tout groupe humain, des couples et des familles (domaine de mon travail quotidien).
Je voudrais ici faire le lien entre cette expérience personnelle et quelques concepts théoriques qui me sont devenus plus clairs, en m’inspirant des actes d’un colloque organisé par le CEFFRAP le 11.01.2003 : « L’identité narcissique du groupe ».

Pour mieux situer ce lien, voici quelques précisions du dispositif méthodologique de ce séminaire :
La session s’est déroulée en « internat », à Marly-le-Roi, dans un lieu très agréable entouré d’un parc. Chaque participant bénéficiait d’une chambre individuelle. Ainsi, chacun était mis en retrait ou en « isolat culturel », hors de la réalité quotidienne. Cette coupure induit une énorme densité du vécu en groupe et confère aux temps « hors séance » une place spécifique dans l’ensemble du processus groupal. Les 44 inscrits (la plupart travaillant dans le réseau psycho-social, sans que cela soit une condition nécessaire de participation) étaient au préalable répartis en 4 « petits groupes » encadrés par un couple de « groupanalystes », les moniteurs.
Le premier matin, une courte séance plénière ouvrait la session, au cours de laquelle un des groupanalystes énonçait les règles de fonctionnement. Les noms des participants étaient lus à haute voix en fonction des petits groupes dans lesquels ils étaient répartis (sans avoir été impliqués ou consultés) ; chaque liste était affichée sur la porte des salles.
Chaque jour, le travail se partageait en trois séances suivies, en fin de journée, d’une séance plénière rassemblant tous les participants et tous les moniteurs de la session. Dans les « petits groupes », les participants étaient invités à donner à leurs questionnements et aux élaborations de leurs associations de pensée, un prolongement dans des jeux psychodramatiques. Dans les séances plénières, seule la parole était requise.
La règle de base était, en bonne attitude analytique, de donner libre cours à ses associations, à ce qui se présentait à l’esprit et cela en présence des autres participants et des moniteurs. Dans la salle, il y avait un espace scénique pour les jeux et un espace de parole où les chaises étaient disposées en cercle. Le couple de nos moniteurs indiquait aussi les règles du psychodrame groupal : le jeu se passe dans l’espace scénique, on ne peut pas se toucher. Celui qui veut jouer donne le nom, l’âge et le sexe de la personne qu’il veut représenter. Les autres s’ajoutent au fur et à mesure. Au cours du jeu, les autres participants peuvent intervenir, prendre un rôle supplémentaire. Peuvent être représentées des personnes et des choses. Après la phase du jeu de rôle, on en fait l’analyse en groupe en se replaçant dans l’espace de parole.
L’élaboration du thème est un temps de travail préalable : toutes les associations, tous les rêves peuvent servir de point de départ. Le cadre prévoit que des évènements imprévus puissent se produire car dans cet « imprévisible » l’inconscient du groupe s’exprime.
Les interprétations des moniteurs ne concernent pas l’individuel mais seulement le groupe.

Une fois la mise au point des règles de fonctionnement terminée, le silence s’installa, un silence long et lourd, difficile à rompre, sans aucune aide des moniteurs. Personne ne connaissait personne. Il n’y avait pas de repères, personne ne savait comment entrer en communication et se situer par rapport aux autres. Des regards sollicitant les moniteurs restaient sans réponse, pas de facilitation, pas d’invitation à se présenter, rien. Personnellement, je me sentais partagée entre l’envie de briser ce silence, de prendre la parole pour me soulager et l’angoisse de me singulariser, de me livrer à l’inconnu.
André Missenard définit cette situation comme « pré-groupale engendrant pour chaque participant un flou de ses limites du moi, un manque à être. Chacun vit la position collective de ne pas être un groupe, d’être seul, devant un genre de néant angoissant. Ceci crée une situation d’urgence identificatoire ».
Au commencement, n’était que collectivité, pluralité, indistinction, un rassemblement de personnes, livrées à leurs propres attentes, une situation « originaire ». En y réfléchissant, cela m’a fait penser à la Genèse, un des textes fondateurs de notre culture qui met en langage mythique le commencement du monde à partir d’un néant : ...Or la terre était vide et vague... (Gen 1,2).
Ce début de séminaire me semblait vide et vague. Mais peut-être y avait-il une présence : le désir des deux moniteurs qui avaient préparé le séminaire, composé la liste des participants. Comme le dit A.Missenard (p.15) : à l’origine se situe le désir du couple de moniteurs (comparables aux futurs parents) « qu’un petit groupe (l’enfant) soit, désir auquel se sont associés ensuite les participants. »
Ce désir était probablement à l’origine d’un processus : à un moment un participant « se jetait à l’eau », prenait la parole, disait quelque chose de lui, se présentait. La direction était donnée. Les autres suivaient, soulagés de pouvoir s’identifier à cette première délimitation, base pour tous les échanges à venir. Un espace psychique imaginaire s’ouvrait.

Sans pouvoir retracer ici en détail la création de notre petit groupe, je voudrais mettre en évidence quelques épisodes de sa « genèse », quelques éléments qui ont contribué à sa formation, quelques processus qui sont intervenus pour nous permettre de nous sentir « membres », pour qu’une identité, une enveloppe groupale ou (pour utiliser un terme de J.Villier) un « tissu psychique groupal » se met en place ; ce « nous » qui, en fin de parcours, nous distinguait des autres groupes.
Après avoir brisé la glace par un tour de présentations des uns et des autres en évoquant nos origines très diverses (France, Canada, Belgique, Suisse, Allemagne), un premier échange s’est développé autour des rapports différents avec la langue, à l’expression verbale en lien avec sa langue maternelle ou étrangère : le français parlé par un belge, par une québécoise, par une suissesse, par un français ou par une allemande, l’accent, l’intonation, le sens. On parlait de la richesse d’une langue, d’un cerveau qui s’ouvre à d’autres manières de la parler, de la ressentir.
Quelqu’un a comparé l’expérience des 5 jours à venir à un voyage... un autre participant a précisé : « un voyage vers l’intérieur. » Un autre a ajouté : « il y a des risques à prendre ».
Puis les règles données ont été interrogées comme points de repère, comme contraintes...
Enfin nous nous sommes demandés comment nous parler : en nous tutoyant ou en nous vouvoyant ? Cela peut évoluer entre deux personnes, selon ce qui se dit et selon le contexte, le groupe, en séance, dans le feu de l’action... L’absence d’une personne, après l’interruption de midi, est venue interagir sur le groupe et a posé plein de questions.

Plus tard le thème du premier jeu de psychodrame a émergé : l’accueil d’une étrangère dans un groupe déjà constitué. Nous avons inventé ensemble le scénario, mis en place et distribué les rôles. Le jeu mettait en scène ce que chacun était en train de vivre : le fait de se sentir nouvel arrivé, non-intégré, étranger, les façons d’apprivoiser l’inconnu, de se rapprocher, de créer quelque chose ensemble.

En fin de journée, tous les petits groupes se retrouvaient pendant 1h15 en « séance plénière ». Dans une grande salle complètement vide, un mur en miroir, 52 chaises étaient préparées pour les participants et leurs moniteurs assis en un énorme cercle. Aucune parole introductive. Le sentiment d’être bloquée par ce silence était fort et je me sentais très seule et perdue dans cette « masse ». Mais ici aussi la glace s’est brisée. Des questionnements et associations ont émergé, ont été formulés : « Qu’attend-on du groupe ? Qu’il porte... » Une image a surgi : « comme nager dans des vagues avec des creux et des hauts en gardant le plaisir de se laisser porter... » Jusqu’où cela peut-il aller ? Des craintes, angoisses, prudences sont apparues :
- le groupe reflète comme un miroir : est-ce qu’on se reconnaît dans ce miroir ?
- on pourrait y perdre son identité... comme sa carte d’identité qu’on peut perdre.
Le sentiment de se sentir isolé ou abandonné dans le groupe était évoqué. Le fait de vivre la participation à ce séminaire sous contrainte ou librement était mis en rapport avec le paiement des frais : ceux qui le payaient de leur poche se sentaient plus libres que ceux pour qui l’employeur avait payé.

Au repas, on se « retrouvait », les premiers liens de sympathie individuels à l’intérieur de notre « petit groupe » s’exprimaient. Lise m’invitait à une promenade dans le parc avant le dîner et à table on faisait connaissance avec d’autres. « On » décidait de faire une promenade après le repas « en groupe », le Belge, l’Allemande, une Française et la Canadienne de notre « petit groupe » ainsi qu’un Canadien d’un autre « petit groupe ».

Le deuxième jour a été marquée par l’agressivité, des questionnements et mises en scène autour de la différence des générations : elles s’exprimèrent dans le premier jeu, une scène de réunion de famille marquée par des accusations, inculpations mutuelles, manque de respect et escalade de violences verbales.
Elle apparut dans des critiques et attaques des membres du groupe contre les attitudes de nos moniteurs. Ceux-ci devenaient porteurs de tous les manques : on échangeait à propos de la voix tremblante de notre moniteur (qui exprimerait soi-disant ainsi son angoisse devant nous) et on évoquait le grand âge de notre monitrice (qui la rapprocherait de la mort).
Une première ébauche du sentiment d’unité de notre groupe se dessina ainsi, dans nos projections sur les côtés soi-disant négatifs de nos moniteurs. En « cassant du sucre sur leur dos » nous nous trouvions « unifiés ». Le moniteur devenait porteur de l’angoisse, de la faiblesse et de l’échec du groupe.
Cependant, à la fin de la journée, nous nous étions définis comme le « groupe international ». De plus, nous nous imaginions que nos moniteurs avaient intentionnellement choisi de créer cette identité en sélectionnant dans la liste de tous les inscrits des nationalités différentes. Ainsi, nous devenions en quelque sorte leur groupe « élu » ! Au cours des pauses, nous interrogions les autres groupes à propos du nombre de scènes qu’ils avaient déjà jouées, nous nous sentions « les meilleurs », parce que nous en avions joué plus.
Bref, notre noyau narcissique était créé. Les limites entre le dedans et le dehors étaient clairement établies, l’enveloppe groupale ou « un espace imaginaire commun de base » avait pris forme.

Dans cet espace imaginaire, que D.Kaës appelle « l’étoffe onirique du groupe » pouvaient maintenant se déployer de plus en plus les désirs inconscients des membres. Le groupe est selon lui un « espace de rêves partagés, il est aussi rêve commun et par là une forme de l’illusion et de l’illusoire ».
Désormais, de « l’intime » pouvait émerger dans notre « petit groupe » tout autant dans les échanges que dans les jeux. On osait se livrer et ouvrir en profondeur des questions liées à l’identité sexuelle par exemple : « Comment se pose-t-elle quand on joue l’autre sexe ? » « Qu’est-ce que cela provoque de devenir un homme, une femme, le temps d’un jeu de rôle ? »

Mais la fin du séminaire arriva, il fallut se quitter après 5 jours, non sans tristesse, après avoir bien festoyé ensemble le dernier soir et après avoir pris les adresses de chacun afin de maintenir les contacts...
Chose qui ne s’est évidemment pas faite suivant la logique de « l’illusion groupale ».

Gabi AVOT
Conseillère conjugale et familiale