Union professionnelle des conseillers conjugaux et familliaux

Le complexe fraternel

par Marie-Antoinette Mureau

Les frères et les soeurs sont représentés dans la mythologie de multiples façons : par la haine fratricide de Caïn contre Abel, par l’union incestueuse d’Isis et d’Osiris, par les jumeaux Castor et Pollux, par Narcisse inconsolable de la perte de sa soeur et qu’il cherche à retrouver en regardant son propre reflet dans l’eau.
La littérature regorge de romans sur les rapports fraternels dans tous leurs aspects les plus fratricides, incestueux, ou de complicité, d’amour, de solidarité.

Dans cet article, pour vous parler des relations fraternelles, je me suis basée sur la pensée de René Kaës développée dans son livre intitulé " le complexe fraternel". Lorsque j’utilise le mot frère il est bien entendu qu’il contient aussi le mot soeur.

Kaës développe l’idée que la fratrie et tout ce qu’elle comporte comme caractéristiques n’est pas, comme l’ont longtemps pensé les psychanalystes, un simple déplacement du complexe d’oedipe sur les frères et soeurs, mais un complexe particulier dans toute sa complexité avec ses spécificités propres qui s’origine dans le parental et ouvre sur la filiation. Il n’est pas le déplacement de l’ambivalence amour-haine à l’égard des parents mais porte des valeurs propres. Le triangle observé n’est pas comme dans le complexe d’oedipe composé des angles enfant/père/mère mais celui composé des angles enfant/frères-soeurs/parents.
Dans notre civilisation occidentale où le pouvoir du "’père" est en déclin, où nous rencontrons de nouvelles configurations de couple, de famille, et de fratrie, ce complexe prend toute son importance dans la formation du sujet, dans ses identifications, ses choix amoureux, dans les groupes et les institutions.
C’est dans la fratrie que s’éprouvent et s’installent les expériences de l’acceptation de l’autre, de la justice, du partage, de l’amour, de la mutualité et de la solidarité au-delà de la jalousie mais par l’incessant dépassement de la jalousie et de la haine.
L’organisation des rapports sociaux est liée à l’organisation des liens fraternels : le groupe, le clan n’est possible que s’il y a eu dépassement de l’envie et de la jalousie dans l’identification au semblable. La force de l’être ensemble est recherchée dans tout groupe sur le modèle de la fraternité.

Si on considère une famille de trois enfants, le complexe fraternel s’organisera différemment selon la position de chacun dans la fratrie, le sexe de l’enfant, l’écart d’âge entre eux et comment les parents ont eux-mêmes vécus leur propre complexe fraternel.
Le complexe fraternel est emboîté dans le complexe d’oedipe mais ils ne se confondent même s’ils peuvent se substituer l’un à l’autre, frères et soeurs parentalisés, parents fraternels.
Il se modifie à la mort des parents, se réactive à la naissance de nos propres enfants, et dans toutes les grandes transformations de la vie qui nous remettent en contact avec l’infantile.

La fonction maternelle a pour mission les soins premiers , l’enveloppe pare-excitation, le porte-parole, la fonction paternelle, la position du tiers qui sépare de la mère et entraîne à la découverte du monde, la fonction fraternelle inclut dans la communauté des hommes, l’intrus, la rivalité, la jalousie pour les traiter, les contenir dans le système des alliances symboliques avec le social.

Le complexe fraternel s’articule sur le versant narcissique et sur celui de la reconnaissance de l’altérité.

Le versant narcissique repose sur une identification au semblable de même génération, issu de la même origine réelle, imaginaire ou symbolique (enfants adoptés, familles recomposées).

Le double narcissique

Le frère est un rival qui doit être reconnu comme un même que soi . Il est un double auquel s’identifier, un autre même que moi avec qui je suis en sympathie, il est aussi un idéal et un persécuteur envers qui j’éprouve de la jalousie et la concurrence.
Le frère est un double narcissique, un miroir. C’est particulièrement le cas chez les jumeaux monozygotes où l’autre est le semblable absolu avec qui l’enfant vit des expériences de fusion, de confusion des affects, des sentiments, des pensées, ce qui entraîne une difficulté à faire la différence entre Moi et autrui.
La recherche du semblable dans le frère contribue à renforcer l’imaginaire de l’unité. La fratrie vue comme une fratrie merveilleuse qui forme un ensemble un et fort, tout-puissant contre l’extérieur.
Tout en étant un miroir, il peut être également d’une inquiétante étrangeté étant donné l’identification encore instable entre le Moi et l’autre vécu comme un double cruel et persécuteur.
Il peut aussi servir à la projection sur lui des pulsions destructrices du sujet.

Le compagnon imaginaire, frère ou soeur, compagnon de jeu est souvent présent chez les enfants uniques comme consolateur, idéal ou persécuteur afin d’ échapper à la pression que vit l’enfant comme unique objet d’attention de ses parents.
L’enfant substitut et remplaçant un enfant mort se vit comme un double ou une doublure ce qui vient complexifier encore son complexe fraternel.

Dans le couple frère/soeur, le sujet entre en contact avec un double bisexuel : c’est moi en garçon pour la fille, moi en fille pour le garçon. Ce qui peut être vécu comme une défense nostalgique de l’unité défaite, réparatrice de la blessure d’être une moitié, est surtout la rencontre du monde féminin pour le garçon, du monde masculin pour la fille, ce qui permet des identifications appartenant à l’autre sexe et une bisexualité psychique épanouie dans le dépassement des conflits amour/haine.

La fonction narcissique du complexe fraternel dans sa forme positive a une fonction structurante, délimitatrice dans la formation du Moi.

L’intrus, le rival

Le complexe fraternel se heurte à l’interdit du fratricide et à l’angoisse du sevrage et de l’abandon.

La venue au monde d’un rival constitue une menace pour la suprématie de l’aîné, suscite en lui des sentiments de jalousie, d’hostilité, de haine, vis-à-vis de l’intrus et de vifs ressentiments contre les parents à propos des frères et soeurs qu’ils lui ont imposés. Il n’est plus le centre du monde et cela représente une obligation de renoncer à sa toute-puissance narcissique fantasmée.
Les plus jeunes voient en leurs aînés des concurrents, chacun voulant monopoliser à son profit l’amour des parents, la possession de l’espace et des objets.
Même un enfant unique ressent agressivité et jalousie envers des frères et soeurs imaginaires à travers toutes les situations où il est en danger de perdre l’attention exclusive de ses parents dans des contacts avec d’autres enfants.
La haine pour un frère peut aussi être un déplacement de la haine vis-à-vis des parents avec pour fonction de les épargner et de les protéger : résolution magique qui ne résout rien puisqu’un enfant doit accepter sa haine et de se représenter en tiers exclu du couple parental.
Le frère peut être aussi un dépotoir dans lequel se débarrasser de sa violence et de ses affects indésirables, afin de préserver une image idéalisée de soi-même

La violence contenue dans l’envie et la jalousie est d’essence différente :
l’envie est soutenue par la haine de ce que l’autre est, la jalousie par la haine de ce qu’il possède (l’amour de l’autre).
L’enjeu est de vouloir posséder ce que l’autre possède pour être ce qu’il est.

La rivalité est la compétition nécessaire pour s’assurer l’accès à un bien nécessaire à la vie, l’amour, l’objet que possède l’autre, ce qui fait vivre le risque du manque. Pouvoir, dans la relation fraternelle, vivre la rivalité à travers le jeu ouvre un espace de partage, de limites et de frontières.

La jalousie est normale et nécessaire. "Quand la jalousie semble manquer dans le caractère et le comportement d’un être humain, il est justifié de penser qu’elle a succombé à un fort refoulement et joue de ce fait dans la vie d’âme inconsciente un rôle d’autant plus grand" (Freud).

La jalousie jointe à l’identification est à la genèse de la tendresse et des sentiments sociaux : la haine qui ne peut être satisfaite sans dommage est retournée en son contraire. La transformation des sentiments de rivalité en un amour pour l’objet, le retournement de la haine en tendresse se produisent dans le mouvement de l’identification au frère.

"Une fois la haine exprimée, l’amour a une chance" dit Winnicott qui insiste sur la nécessité d’une expérience d’égoïsme primaire avec une mère s’adaptant aux besoins de son bébé, et attendant qu’il accède à la capacité d’admettre que l’autre existe indépendamment de lui, expérience qui préside à la naissance du sentiment de générosité. Mais, auparavant, l’enfant aura dû éprouver la haine et sa potentialité destructrice.

Associés à la jalousie et à la rivalité, la curiosité et le désir de savoir sont des dépassements de l’envie. La naissance de l’autre fraternel oblige à la connaissance de l’origine de la vie, de l’activité sexuelle des parents, à la reconnaissance du désir de l’autre, celui de la mère pour le père, celui des parents pour un autre semblable. L’existence du frère ou de la soeur joue un rôle dans le développement de la pensée.

La gratitude est la mémoire active des bonnes choses reçues et des personnes dont elles proviennent. Elle implique la reconnaissance d’un autre que moi, elle s’éprouve dans la relation fraternelle, par la mémoire du compagnonnage qui soutient frères et soeurs dans leurs explorations d’eux-mêmes comme semblables et différents.

Les dimensions de rivalité, haine, envie, jalousie, sont mobilisés dans les liens de groupe et d’institution, sans jamais être réduits, ils sont transformables pour que les couples, familles, groupes, institutions et les sujets qui les forment puissent vivre ensemble.

L’amour et la sexualité

Dans les fratries toutes les nuances de l’amour peuvent se décliner : non seulement la tendresse, mais aussi la confiance, la connivence, le soutien, la solidarité, la gratitude, le jeu, l’attention à l’autre et le don de soi, mais encore tous les excès de l’amour : la passion, l’inceste, les perversions.

Il est des cas où l’amour pour les frères et soeurs ne laisse apparaître que plus tard, au moment de la mort des parents, les rivalités, l’envie, la jalousie qui furent soigneusement et efficacement refoulées dans la première enfance du fait de l’enfant lui-même ou de celui des parents soucieux de maintenir l’harmonie entre frères et soeurs pour des raisons qui leur sont propres.

Il est des cas où l’amour n’est pas seulement une formation réactionnelle et le renversement de la haine, mais l’effet d’une sécurité suffisante de l’enfant devant la venue du nouveau-né : sécurité basée sur la prévenance de la mère qui associe le père à la procréation, et avec laquelle les enfants peuvent penser chaque nouvelle naissance comme un événement partageable. Sécurité basée aussi sur le soutien que les parents apportent à leurs enfants dans la reconnaissance de leurs différences et de leur singularité, dans les identifications du Moi au semblable. La solidarité entre frères et soeurs s’en nourrit, même si elle s’exerce parfois contre les parents, même si elle conjure la rivalité fraternelle.

De même que le complexe d’Oedipe, le complexe fraternel a des effets sur les choix d’objet amoureux. Les choix d’objet narcissique ou d’étayage ou les deux peuvent se faire aussi bien en relation avec un frère ou une soeur qu’avec un père ou une mère.
Avoir un frère ou une soeur préféré(e), idéalisé(e) peut conduire à chercher un conjoint avec qui retrouver ce frère ou cette soeur.

Le groupe fraternel

Le groupe fraternel se construit dans l’espace interne et les vicissitudes des relations fraternelles : naissance, mort, maladie, attitude des parents, culture familiale, traditions historiques...
Il se construit comme une entité psychique spécifique mais relative au couple parental : il ne suffit pas d’avoir les mêmes parents pour être frère et soeur. Les enfants d’une même fratrie n’ont pas tout-à-fait les mêmes pères et les mêmes mères, car les parents changent entre la naissance du premier et celle du dernier. Il n’y pas de différence de génération entre les enfants (et encore pas toujours) mais des différences de rang ou un rang égal dans le cas des jumeaux.
Intervient aussi le désir ou non d’avoir des frères : ne plus être seul centre d’intérêt ou de soutien des parents, répartir les charges de leur investissement, avoir un compagnon.
Les enfants se reconnaissent comme frères et soeurs, et s’identifient comme membres de cet ensemble à travers :
- le désir des parents, leur discours sur leurs enfants, la manière dont ils les identifient entre eux comme frères et soeurs.
- la place assignée à l’enfant, celle d’un parent, d’un ancêtre, d’un gardien du frère...
- l’identification des parents par les enfants : exclus du couple sexuel, reconnaissance qu’ils engendrent les frères et soeurs et qu’ils les précèdent, triomphe de l’association fraternelle comme une force qui s’oppose aux parents.

Enfin, le groupe fraternel produit une histoire qui se transmet.

La communauté des frères et les sentiments sociaux

Freud l’a constamment affirmé ; la haine, l’hostilité vis-à-vis du frère et le désir fratricide sont premiers. En rencontrant les interdits fondamentaux du meurtre et de l’inceste, en surmontant la rivalité par l’identification à l’autre, les frères font alliance et construisent un surmoi et des idéaux communs et partagés.
La communauté des frères passe d’une communauté caractérisée par l’acceptation des règles construites sur un interdit qui s’impose à chacun, à une communauté où la circulation de l’idéal permet la consolidation du lien entre les pairs : c’est la naissance des sentiments sociaux.
La vie familiale, l’expérience des groupes et des institutions nous confrontent régulièrement et avec insistance à cette double exigence d’amour égal pour tous et de justice auxquels les parents sont tenus, ceci afin de contenir et transformer en sentiment d’amour, la rivalité jalouse.
KAËS René, le complexe fraternel, Dunod, Paris, 2008
Marie-Antoinette Mureau
Conseillère Conjugale
Centre de Nivelles