Union professionnelle des conseillers conjugaux et familliaux

L’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) : un acte intime qui ne touche pas que le corps

par Marie-Geneviève Drapier

L’IVG est un acte volontaire et responsable, et non un réflexe biologique comme le serait une fausse-couche. En l’autorisant partiellement (la femme doit être dans une situation de « détresse »), la loi en a fait également « un droit ». Mais, partant de ce droit, on en est venu à plus se préoccuper de la sécurisation de l’ « acte médical », ce qui est bien entendu compréhensible lorsque l’on pense à toutes les femmes qui, suite à des avortements clandestins, réalisés dans des conditions d’hygiène déplorables, sont décédées ou ont subi de graves dommages physiques. Or, il ne faut pas négliger d’approfondir ce que représente l’avortement.
En effet, lorsqu’une femme ou un couple décide d’avoir recours à une IVG car elle/ils ne peut (peuvent) assumer cette grossesse (1) il est important que le personnel accueillant, dont peuvent faire partie les conseillères conjugales et familiales, de ne pas négliger l’impact psychologique d’une telle intervention pour la femme (et son compagnon lorsqu’il est impliqué émotionnellement dans cette grossesse). L’IVG ne touche pas que le corps et la conception est le fruit de la rencontre (amoureuse ou non) d’un homme et d’une femme.


Rappel historique concernant la contraception et l’IVG en Belgique

Dans les années 50, les femmes belges n’avaient ni moyens contraceptifs fiables, ni le droit d’avorter. Ainsi, celles qui ne souhaitaient pas mener leur grossesse à terme et en avaient les moyens se rendirent dès 1968 en Grande-Bretagne ou dans certains cantons suisses où les IVG se réalisaient dans de bonnes conditions sanitaires. Dans les années 1970, elles eurent la possibilité d’aller également en Pologne ou aux Pays-Bas, ce dernier venant de légaliser l’IVG selon la méthode dite « d’aspiration » (2).
L’avortement étant puni par la loi, de rares médecins le pratiquaient chez nous et l’unique recours des femmes ou jeunes-filles démunies était soit de tenter elles-mêmes d’avorter avec des moyens rudimentaires et/ou inefficaces tels que des bains de moutarde, soit d’ingérer des préparations plus ou moins douteuses. Leur dernier recours était de se rendre chez une « faiseuse d’anges ». Ces dernières pratiquaient les avortements chez elles, dans un environnement sanitaire inadéquat, en utilisant des méthodes douloureuses et dangereuses (aiguille à tricoter par exemple). Les complications d’avortement et leur gravité étaient étroitement liées au type de méthodes abortives utilisées. Les méthodes les plus "à risque" étaient celles basées sur des préparations utilisées par les faiseuses d’anges, l’insertion d’objets dans l’utérus, l’utilisation de médicaments en surdosage, les produits chimiques. Les complications les plus fréquentes étaient des lésions des organes génitaux, des douleurs pelviennes chroniques, des infections, des hémorragies, des hystérectomies, des problèmes de stérilité et d’incontinence, et parfois le décès de la femme. À ces problèmes de santé s’ajoutaient toutes les conséquences psychologiques et sociales pour les femmes. Notons que ces méthodes sont toujours en usage dans des régions défavorisées du monde.

Il fallut attendre 1973 pour que la contraception soit autorisée en Belgique. Quant à l’avortement, c’est en 1990 qu’une loi le dépénalisant partiellement fut votée. Actuellement, il se déroule en toute sécurité dans les hôpitaux ou les centres de planning familial (centres extra-hospitaliers) qui furent à la base de la lutte pour la contraception et la légalisation de l’avortement.

Actuellement

L’IVG reste un sujet sensible et si l’on écrit ce terme dans un moteur de recherche, on peut trouver différents sites le dénigrant et/ou cherchant à décourager les femmes (3) que ce soit un droit acquis, c’est un acquit fragile, qui reste toujours à défendre.
Selon certains de ses détracteurs, l’IVG ne serait plus nécessaire, étant donné l’accès à la contraception ; pour d’autres, la législation actuelle encouragerait cet acte et le banaliserait au point qu’on s’en servirait comme moyen contraceptif. Mais, bien sûr, rares sont les femmes qui l’utiliseraient de cette manière car aucune ne se fait avorter à la légère. En outre, selon Fr. Kuyen (4) « Le nombre d’avortements est le plus faible dans les régions où la législation est libérale. En Europe occidentale, le nombre d’avortements pour 1.000 femmes en âge de procréer est de 12 alors qu’il atteint 32/1000 en Amérique Latine. Les lois restrictives en matière d’avortement n’ont pas pour conséquence de diminuer le nombre d’IVG, mais vont généralement de pair avec une mauvaise disponibilité de moyens contraceptifs efficaces (….) et elle ajoute que si la disponibilité de moyens contraceptifs efficaces fait chuter le nombre d’avortements, la nécessité des interruptions de grossesse ne disparaît pas pour autant. L’OMS a calculé que même si tout le monde utilisait sans erreur de l’utilisateur le moyen contraceptif choisi, il y aurait chaque année 5,9 millions d’avortements suite aux échecs inévitables de la contraception (5).

Le rôle de l’accueillant(e) en planning familial

Comme nous l’avons dit ci-dessus, l’avancée que représente la législation permettant l’IVG ne doit pas occulter ce que sous-tend cette grossesse non désirée. Ainsi les accueillant(e)s ne sont pas là seulement pour régler les aspects administratifs de l’IVG, expliquer son déroulement et donner des informations complémentaires concernant la contraception. Elles sont également là pour écouter les sentiments des femmes et peut-être de leur conjoint : la peur de l’acte médical et de la souffrance physique, les regrets « ce n’était pas le bon moment d’avoir un enfant », ou l’impérieux besoin de se débarrasser de « cela », la culpabilité… Les accueillantes vont se trouver non seulement face à la réalité de l’acte proprement dit, aux aspects émotionnels de celui-ci sur la femme, le conjoint et/ou le couple, mais aussi sur ce que l’IVG peut représenter pour elles-mêmes et l’impact qu’il peut avoir sur elles (6).

Quelques aspects psychologiques

Les grossesses qui donneront lieu à une IVG sont-elles dues à un échec de la contraception ? Il existe bien entendu des accidents de contraception, par exemple en ce qui concerne la prise de pilule : vomissements, prise d’antibiotiques, d’un antidépresseur naturel comme le Millepertuis ... Cependant, L. Boltanski (7) constate que l’accident de contraception est d’ordre comportemental plutôt que technique et laisse souvent pointer un certain désir de grossesse dont la femme est consciente » (8). M. Pascau (2008), parlant des grossesses non désirées chez les adolescentes nous dit qu’il ne faut pas y voir « un accident », car ce serait méconnaître la souffrance de ces jeunes filles et leurs difficultés à prendre soin de leur corps, à assumer les tensions psychiques inhérentes à la sexualité, à tolérer d’attendre pour devenir « grandes ».

Selon cet auteur, une grossesse non désirée peut résulter d’une confusion entre un désir de grossesse et un désir d’enfant. Si la grossesse et son interruption sont deux mouvements contradictoires, ceux-ci sont liés au niveau inconscient par une même fonction symbolique : c’est un désir qui ne concerne pas un enfant réel et auquel il faut renoncer : « Pour toutes les femmes, désirer un enfant, c’est avant tout désirer redonner le jour à celui qu’elles ont été, et en quelque sorte se substituer à leur propre mère (9) ». Ce fantasme, qui peut surgir dans des conditions peu favorables, sera non pas un désir d’enfant, mais un désir de grossesse qui débouchera sur une IVG car « Dans l’expérience de la grossesse et de son interruption, une part d’elle-même tente d’advenir. Une autre, parfois, est rejetée ».(10)

En tant que conseillère conjugale ayant fait partie d’une équipe IVG et ayant reçu en entretien psychologique, parfois de nombreuses années plus tard, des femmes qui ont eu recours à une IVG, je suis consciente de l’importance et même de la nécessité des entretiens pré et post-IVG, voire de l’accompagnement psychologique de la femme (et/ou du couple) si certaines difficultés apparaissent. Non pas, bien entendu, pour critiquer la décision de la femme, la culpabiliser ou remettre en cause le droit à l’avortement comme certains le craignent (11), mais justement pour l’(les) accompagner le mieux possible dans cet acte qui touche aussi bien le corps que l’âme et pour tenter d’éviter que cet acte ne vienne perturber leur relation actuelle ou future. Ces entretiens éviteront que des parts d’ombre subsistent et offriront une place à chaque femme et à son vécu de l’IVG afin de l’élaborer et de l’intégrer dans son histoire pour en minimiser l’éventuel impact négatif sur la suite de sa vie.

Conclusions

Même si l’intervention médicale est rapide (quelques minutes pour l’aspiration proprement dite, quelques heures si l’on tient compte des entretiens médicaux et psychologiques), selon M. Bailly (12), (accueillante IVG en centre de planning familial), il fait « bruisser l’histoire de la vie d’une femme (…), il n’est pas rien du tout » ; il pose de surcroît la « question éthique de la valeur de la vie, la sienne, celle d’un « autre » possible ». En effet, même les avortements totalement assumés peuvent laisser à cette vie qui n’a pas vécu une place imaginaire dans l’histoire familiale : « il aurait 25 ans », « je suis sûre que c’était une fille, un garçon » etc. (13) La douleur pourrait réapparaître également si un projet de grossesse ultérieur se trouvait compliqué ou long dans sa mise en place.

Marie-Geneviève DRAPIER
Conseil conjugal et familial
Sexologue

(1) Selon le Centre d’Action Laïque, « Le lien entre précarité et avortement est indéniable, comme le démontrent les études internationales ». (http://www.laicite.be/images/tinymce/zone02/CAL-IVG-Brochure-lastversion.pdf)
(2) Pour rappel, il existe deux méthodes d’IVG, la méthode dite « d’aspiration » jusqu’à 12 semaines d’aménorrhée (1er jour des dernières règles) et la méthode "médicamenteuse" jusqu’à 7 semaines d’aménorrhée.
(3) Voir des sites comme http://avortementivg.com
(4) Gynécologue au CHU Tivoli à La Louvière, en centres de planning et centres extra-hospitaliers – Membre de la Commission Nationale d’Évaluation de la loi concernant l’Avortement.
(5) Centre d’Action Laïque Droit à l’avortement en Belgique – Etat des lieux 2013 : « Mythes autour de l’avortement », p. 3 http://www.laicite.be/images/tinymce/zone02/CAL-IVG-Brochure-lastversion.pdf
(6) Notons, également, l’importance pour les équipes « IVG » de pouvoir partager leurs émotions lors de supervisions comme cela a cours dans certains centres de planning familial.
(7) Cité par M.-A. Hermitte, 2007.
(8) Boltanski, L., 2004. La Condition fœtale : une sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Paris, Gallimard., cité par HERMITTE, M.-A. (2007), in « De l’avortement aux procréations artificielles, toute-puissance du projet parental », p. 276.
(9) M. Bydlowski (1980) cité par M. Pascau..
(10) PASCAU, M. (2008), « Le conseiller conjugal et familial dans les entretiens autour de l’IVG », Revue Dialogue, n° 4, Eres, pp 118-119.
(11) Bailly, M. (2008) « Aux marges du féminin, Accueillir et accompagner l’avortement ».
(12) ibidem, p4, §6
(13) Hermitte, M.-A. (2007) ; “De l’avortement aux procréations artificielles, la toute-puissance du projet parental’, p. 3 (5).


Bibliographie


BAILLY, M. (2008), « Aux marges du féminin, Accueillir et accompagner l’avortement ». http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/laap/documents/aux-marges-du-feminin.pdf
Revue Dialogue, n° 4, Eres pp. 115 à 126.
HERMITTE, M.-A. (2007), « De l’avortement aux procréations artificielles, toute-puissance du projet parental », EDP Sciences | Natures Sciences Sociétés, 2007/3 - Vol. 15, pp. 274 à 279.
PASCAU, M. (2008), « Le conseiller conjugal et familial dans les entretiens autour de l’IVG »,

Sites Internet

Avortement.com ; et si on y réfléchissait : http://avortementivg.com/
Centre d’Action Laïque : Droit à l’avortement en Belgique – Etat des lieux 2013 : http://www.laicite.be/images/tinymce/zone02/CAL-IVG-Brochure-lastversion.pdf